"Les zones urbaines affectées par un mille-feuille d’explosifs"

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La présence de restes explosifs de guerre sur le territoire syrien a atteint une telle concentration, en raison de l’intensité des bombardements, que les opérations de dépollution prendront au moins trente ans. Ces opérations sont indispensables pour soustraire les Syriens à ce danger omniprésent. Explications d’Emmanuel Sauvage, coordonnateur régional de Handicap International pour la lutte contre les mines antipersonnel et les restes explosifs.

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Destruction en 2015 de la ville de Kobané et présence des restes explosifs de guerre
Destruction en 2015 de la ville de Kobané et présence des restes explosifs de guerre
Destruction en 2015 de la ville de Kobané et présence des restes explosifs de guerre

Emmanuel SauvageEmmanuel Sauvage, basé à Amman, coordinateur régional mine-action.

Il a commencé sa collaboration avec Handicap International en 2002, en tant que directeur pays en Bosnie-Herzégovine où il supervisait notamment les opérations de dépollution des zones contaminées par les mines anti-personnel. Il a également occupé les fonctions de conseiller technique et stratégique pour la lutte anti-mines en Irak, en Afrique, au Tadjikistan et en Birmanie.

Depuis avril 2014, il supervise les programmes de réduction des risques liés aux armes conventionnelles et aux engins explosifs improvisés dans le cadre de la réponse d’urgence à la crise syrienne.

© Sarah Pierre / Handicap Internationalrnational

Quelle est la situation de la Syrie au regard de la présence de restes explosifs de guerre?

Je fais des missions humanitaires depuis 22 ans, j’ai pu me rendre sur de nombreux théâtres de combat, que ce soit en Bosnie-Herzégovine, en Somalie, en Irak... mais je n’avais jamais vu de destructions aussi massives qu’en Syrie.

En Bosnie, à Mostar, ville assiégée entre 1992 et 1995, les trente-six mois de siège avaient entrainé des pertes humaines épouvantables et la destruction du centre historique et de plusieurs bâtiments.  A Kobané, dans le Nord de la Syrie, c’est la quasi-totalité de la ville qui a été dévastée en à peine quatre mois d’affrontements et de bombardements

Cela fait cinq ans que ce conflit dure, avec un niveau de brutalité et de destruction à peine imaginable : Il est possible pour des humanitaires d’accéder à Kobané qui se situe à la frontière turco-syrienne, mais nous manquons cruellement d’informations provenant de l’intérieur du territoire syrien, faute d’accès aux zones bombardées. Nous ne pouvons que supposer que ce que nous observons à Kobané est représentatif de la situation dans ces zones aujourd’hui inaccessibles.

Les principales villes du pays (Damas, Homs, Alep) ont fait ou font encore l’objet d’affrontements entre l’armée gouvernementale et les différents groupes armés ; sans parler des bombardements de la coalition internationale menée par les américains ou de la part de l’aviation russe.  Un pourcentage non négligeable de bombes n’explose pas à l’impact mais se fiche dans le sol ou les bâtiments. Il est de fait prévisible de trouver dans ces villes une forte densité de restes explosifs qui constitueront autant de menaces pour les civils dans des zones urbaines très peuplées.

De nombreuses zones rurales ont subi le même sort en raison de combats interminables  impliquant une multitude de groupes armés. Il est donc probable  que les campagnes syriennes ne seront jamais totalement dépolluées, à l’image du Nord et de l’Est de la France et de la Belgique où l’on retrouve encore chaque année des obus, témoins des combats  des deux guerres mondiales.

Combien de temps faudrait-il pour nettoyer la Syrie des restes explosifs de la guerre, si le conflit s’arrêtait aujourd’hui?

Les opérations de dépollution de la Syrie dépendent d’un arrêt des hostilités. Pour reprendre la comparaison précédente, la Bosnie n’a été décontaminée qu’à 50 % malgré vingt ans d’opérations de dépollution et des moyens conséquents mis en œuvre. Plus de 500 000 personnes y sont affectées par le problème des mines et des munitions non explosées. Les autorités estiment que 120 000 mines et munitions non explosées se trouvent encore dans des zones contaminées. Le problème est donc toujours d’actualité. Les graves inondations de mai 2014 avaient déplacé un grand nombre de mines et de restes explosifs, obligeant nos équipes à relancer des campagnes de sensibilisation sur les risques liés à ces armes auprès des populations qui jusqu’à présent avaient été épargnées.

En Syrie, la particularité du conflit repose dans l’utilisation d’engins explosifs improvisés aussi bien par les groupes armés que par les forces gouvernementales.  Les charges associées à ces engins improvisés sont considérablement supérieures à celles utilisées pour les mines antipersonnel conventionnelles. Les équipements de protection des démineurs sont inutiles face à des charges si puissantes. Cela implique donc d’adapter les techniques de dépollution.

L’autre aspect qui va considérablement compliquer le travail de dépollution est l’existence d’un véritable "mille-feuilles explosif" dans les zones urbaines touchées par le conflit. Lors d’une étude que nous avons menée en avril 2015 à Kobané, nous avons observé une présence moyenne de 10 munitions par mètre carré dans le centre-ville. On fait face à une première couche de bombes à désamorcer, une couche de gravats sous laquelle se trouve une couche potentielle d’engins explosifs. Cela constitue des risques énormes pour la sécurité des démineurs et allongera donc considérablement les opérations de dépollution. Au printemps 2015, les équipes de dépollution de Handicap International ont quand même retiré et détruit plus de dix tonnes d’engins non explosés des décombres. Preuve que ce travail permet de soustraire les habitants des régions affectées de la menace des restes de guerre.

Une mobilisation sans précédent de la communauté internationale sera indispensable pour dépolluer la Syrie. Il faudra sans doute plus de 30 ans pour parvenir à éliminer les risques sur le territoire syrien. Ce travail de dépollution est essentiel pour permettre aux populations de reprendre possession de leurs villes, de leurs logements, de leurs champs...

Les Syriens peuvent-ils se réinstaller chez eux dans ces conditions?

Dès qu’il y a une accalmie du conflit, des familles déplacées essaient de rentrer chez elles. Les personnes qui se réinstallent sont souvent amenées à faire de la dépollution de survie, à enlever des restes explosifs de guerre dans leurs logements, à proximité, voire dans les champs, car elles doivent cultiver la terre pour assurer leur subsistance.

Cette pratique est très dangereuse car les personnes qui y sont contraintes n’ont généralement pas été informées des risques posés par les restes explosifs de guerre et les engins explosifs improvisés. Les équipes locales de dépollution ne sont pas suffisamment nombreuses, formées, suivies et coordonnées pour garantir efficacement la sécurité des personnes qui se réinstallent.

Le retour et la réinstallation des Syriens réfugiés est donc d’abord conditionné à un règlement rapide du conflit. C’est un impératif pour garantir un accès sûr aux acteurs humanitaires, pour faciliter les opérations de dépollution ou plus simplement pour reconstruire les villes… Et plus le conflit s’enlise, moins leur reconstruction paraît réaliste. On ne pourra pas reconstruire sur des champs de ruines truffés de restes explosifs.

Quelle est le moral des Syriens après plus de cinq années de conflit?

Après plus de cinq ans de guerre, on assiste actuellement à une dégradation dramatique des conditions de vie des réfugiés dans les pays limitrophes. Les civils restés en Syrie n’ont plus un accès régulier à des services essentiels comme la santé et l’éducation, faute de moyens et d’accès pour les acteurs humanitaires.

En plus des conséquences économiques et sociales de la guerre, il y aura des traumatismes à très long terme. Il faudra nécessairement les prendre en charge afin d’éviter que toute une génération de Syriens ne soit sacrifiée.

> NOTRE ACTION DANS LA CRISE SYRIENNE

Retrouvez tous nos communiqués de presse sur le sujet:

> Journée mondiale contre les mines et les sous-munitions: Lire le communiqué de presse

> Les Syriens mutilés par les armes explosives: Lire le communiqué de presse

> 5 ans de guerre en Syrie: les conséquences dramatiques des bombardements sur les civils: Lire le communqiué de presse

> Les armes à sous-munitions utilisées dans cinq pays, une réalité inédite depuis l'entrée en vigueur de l'interdiction de ces armes: Lire le communiqué de presse

> Première conférence sur l’utilisation d’armes explosives en zones peuplées: les bombardements massifs de civils doivent cesser: Lire le communiqué de presse

Publié le 02.03.2016 - 15:40.

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